Vœux du maire 2024 : « Il faut que tout change pour que rien ne change »

12 janvier 2024, salle de l’Escale : les Melunais·es étaient invité·es aux traditionnels vœux du maire et du conseil municipal. Nous y étions comme chaque année. Ce fut l’occasion de croiser de nombreux·ses habitant·es, de se souhaiter la bonne année, d’échanger autour des sujets du moment, et de partager nos vues sur le genre de ville que nous avons à cœur de bâtir ensemble. Il y avait un peu plus de monde que lors des derniers vœux de 2023, mais globalement, on retrouvait les mêmes habitué·es de ce genre d’événements.

Avant cela, il aura fallu écouter sagement le discours de M. Mebarek, très attendu parce que c’était la première fois qu’il se prête à l’exercice, aussi codé que rôdé. On n’a pas été surpris pour un sou : M. Mebarek a récité sa partition, a mis l’accent sur les fondamentaux de droite (sécurité, ordre, attractivité économique, cohésion, et pourquoi pas « en même temps » jeunesse et éducation), s’est employé à construire son autorité personnelle en présence des anciens maires qui l’entouraient/le chaperonnaient (Jacques Marinelli, Gérard Millet, Louis Vogel), des élu·es de l’Agglomération présent·es (dont le nouveau président de la CAMVS, M. Vernin), M. le préfet, etc. Le tout a été énoncé en empruntant d’une part à la métaphore sportive, à quelques mois des Jeux Olympiques, qui n’est pas sans interroger ; et d’autre part au registre par moments personnel de l’ascension méritocratique de l’enfant des quartiers populaires melunais et fils d’un travailleur immigré algérien. M. Mebarek est d’ores et déjà en campagne en vue des prochaines élections municipales de 2026 et met les bouchées double pour façonner un personnage et une offre politique en rupture mais pas trop. C’est un grand classique, si bien résumé par le prince de Lampedusa dans Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

Un public attentif. Patient.

On a écouté, on a remarqué aussi les sympathiques signaux envoyés à toutes les oppositions (pas de suspense pour ce qui nous concerne : nous ne comptons évidemment pas intégrer la majorité !), et puis, comme toutes les personnes présentes, on est passé aux réjouissances d’un buffet pris d’assaut jusqu’à extinction des feux.

On ne peut pas dire néanmoins que tout était complètement monotone. Fin 2023-début 2024 : ça bouge à Melun, ça bouge également au sommet du pouvoir. C’est tentant de faire des parallèles. Kadir Mebarek est à présent maire de Melun. Gabriel Attal, lui, est aujourd’hui chef d’un gouvernement ni de gauche ni de gauche, donc à fond de droite. D’un côté, une élection sans surprise à Melun, d’un ambitieux premier adjoint aux finances (depuis 2008) désormais premier magistrat de la ville, bénéficiant d’un jeu de chaises musicales tout sauf spontané, remplaçant un ancien maire désormais sénateur-académicien – qui s’est enfin (!) trouvé un débouché à la hauteur de sa stature ô combien estimable ; de l’autre, le-plus-jeune-premier-ministre-de-la-Cinquième-République, transplanté le 9 janvier 2024 depuis l’Éducation nationale où il a brillé six mois à peine, tel un feu follet (de l’)uniforme, élu donc par le fait d’un chef de l’Élysée qui cherche à sauver les meubles alors que ça craque de partout. Des deux côtés, un vieux monde qui tente de surmonter la perspective d’une ruine à venir, coalisé par la conservation du pouvoir et le goût de la « disruption », c’est-à-dire de la destruction. Aux dernières nouvelles, c’est le même camp de la majorité présidentielle qui persévère dans son non-être – enfin, de ce qu’il en reste, après plusieurs années de délitement et de compromissions – casse des retraites, loi immigration bientôt censurée par le Conseil constitutionnel, etc. Des deux côtés, c’est la même préemption de la chose publique (res publica), dans le confinement excluant de la « popol », de la politique politicienne incompréhensible en dehors des initié·es et celles et ceux qui en vivent.

Sur scène, très à gauche, l’Union Populaire compose avec le rituel.

Chaque année, dans les conversations informelles à l’Escale, le constat est ainsi fait d’une déconnexion entre les élu·es/représentant·es et les citoyen·nes. C’est navrant, et on le constate à chaque élection au vu des chiffres de la participation qui plafonnent et déclinent dangereusement. On touche toujours plus le fond. Et au fond, pour tout dire, ce serait le pire : la perspective d’une démolition brutale par la conquête du pouvoir par le RN et ses allié·es radicalisé·es en 2027. Ce scénario-là n’a rien de théorique pour nombre d’exégètes du spectacle politique, et des cohortes de politiques s’en accommodent déjà – il paraît même que le RN, défilant récemment tout schuss dans une manifestation contre l’antisémitisme (!), se situe dans « l’arc républicain ». Lors des dernières élections sénatoriales, le dimanche 24 septembre 2023 dans cette même salle de l’Escale, l’annonce de l’élection d’un sénateur RN fut accueillie non sans une certaine (et inquiétante) fatalité, tant le parti frontiste ripoliné en partie fréquentable continue d’engranger, siphonnant l’électorat et les ancien·nes cadres LR du 77 et tout ce que le marécage de la politique locale compte d’opportunistes et de bourgeois racistes désormais décomplexés. Si bien que l’extrême droite joue sur du velours.

Décor.

Dans le jeu politique national, la majorité présidentielle ne cesse pas de faire son jeu et est assez complaisante pour mettre en place les outils et conditions de sa victoire – pire : de l’exercice de son hypothétique pouvoir. On sait de source sûre que le parti fondé naguère par des pétainistes et nostalgiques du IIIe Reich cherche à s’implanter à Melun, avec en ligne de mire les élections municipales de 2026. C’est loin d’être acté, parce que ça ne reste pas si évident d’afficher publiquement sa contribution à l’extrême droite locale dans une ville populaire et de gauche comme l’est Melun (un petit groupe était présent, qui a beaucoup applaudi quand M. Mebarek a parlé sécurité et ordre, mais les frontistes sont encore un peu timides et font profil bas pour l’instant). La menace est là néanmoins.

En attendant les prochaines échéances, chacun·e composera : c’est l’heure de vérité. L’esprit de résistance doit l’emporter sur le fatalisme et l’accompagnement de la destruction qui vient. L’objectif ? Continuer à politiser, à convaincre que l’extrême droite et la droite macroniste qui lui sert de marchepied sont à surmonter, ici et ailleurs ; que l’enjeu climatique, l’urgence de la crise sociale et la nécessité de recouvrer notre autonomie démocratique sont les véritables questions à traiter – et non pas les diversions et contre-feux créés par les diviseurs du peuple. Il n’y a rien à attendre de la politique qui nous est donnée en spectacle depuis ces dernières années (et on pourrait remonter encore…). Il n’est jamais trop tard pour mieux faire.

Cécile Prim & Arnaud Saint-Martin

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