Retour sur l’inauguration de la Maison du Citoyen et de l’Europe : pourquoi c’est ni fait ni à faire

Jeudi dernier, 10 novembre 2022, à 11h30, nous avons assisté à l’inauguration de « la Maison du Citoyen et de l’Europe ». Ce fut très révélateur de la façon dont les macronistes du coin s’approprient le référentiel de « la citoyenneté » et celui de « l’Europe », et comment elles et ils s’emploient à incarner une certaine idée de la démocratie.

On passera sur la pompe et le protocole. Était annoncée la sous-secrétaire d’État chargée des « Affaires européennes », Laurence Boone, économiste branchée finance, membre de l’élite technocratique parisienne ni de droite ni de gauche, donc de droite, dont le CV la situe d’emblée (sources Wiki) : « Après une carrière dans le privé et l’enseignement, elle est conseillère économique de François Hollande (…) de 2014 à 2016. Elle poursuit sa carrière au sein du groupe Axa puis de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) », et plutôt à droite de la gauche de droite (celle du PS des années Hollande), a conseillé Valls en 2011 ; sa conception de l’Europe est d’abord structurée par une vision économique, une vision de banquière, de l’Europe comme zone euro, qu’elle cultive en experte proche des milieux financiers, des Pinault, notamment (voir ce portrait édifiant du Canard enchaîné : « Laurence Boone : en tailleur Channel »,  25 juin 2014). Un profil très ajusté aux « Affaires » de l’Europe, donc.  La « ministre » (pas tout à fait le titre, mais tout le monde l’appelait ainsi ce jour-là) s’est donc présentée avec une escorte de policiers un peu en retard, devant l’Astrolabe où « La Maison » a élu domicile (on y reviendra). Les écharpes locales sont fièrement affichées, tout le monde se lève pour serrer la main de Mme Boone. Cette arrivée est à peine dérangée par une utile manifestation de nos collègues de Bien Vivre À Melun, Bénédicte Monville, Fatiya Mothay et Géraldine Victoire, qui déploient une banderole rappelant aux organisatEURS qu’il est inadmissible qu’une telle structure ne fasse pas mention de la majorité féminine de la population. On sait bien que l’écriture inclusive est mâle maîtrisée dans ce tribord politique, mais la moindre des corrections eût été d’indiquer, a minima, « Maison de la Citoyenneté » – ne serait-ce que pour inclure aussi les personnes qui ne se reconnaissent pas dans la partition binaire de genre.

Arrivée dans ce qui fut l’ancien café associatif – qui marchait bien, qui apportait son lot de convivialité et d’animation, mais qui n’est plu –, et qu’occupa très peu de temps l’Astrocafé : tout le monde se tasse pour écouter les porte-parole de la démocratie à régénérer. C’est un véritable cluster à Covid, mais chacun·e compose sans distanciation sociale (c’est la chaleur humaine). Bref, mot d’accueil habituellement sympa-souriant-construisons-notre-avenir-ensemble de M. Vogel, qui souligne son attachement à l’Eurooooope, sans expliquer pour autant de quelle Europe il s’agit ni rappeler que l’UE est aujourd’hui le théâtre glauque de la montée en puissance de régimes politiques autoritaires, racistes, xénophobes, réactionnaires, en recul par rapport aux droits conquis par les femmes, les minorités, etc. M Vogel est visiblement hyper ravi que la Maison soit ainsi créée, mais on n’est pas sûr de savoir de quoi il en retournera les temps à venir. Il ne cèdera pas la parole à l’adjoint en charge de ce dossier, M. Domba, qu’on revoit enfin après une longue éclipse depuis les élections législatives. C’est dommage, on aurait bien aimé une présentation de celui qui est censé mettre en musique cette initiative. En lieu et place, on aura eu droit au long discours de la sénatrice Colette Mélot, qui a enfilé autant de perles eurobéates que M. le maire-président-de-la-CAMVS-président-du-Club-d’Iena, puis celui, dans la même veine, de la députée européenne macroniste locale de l’étape Salima Yenbou (passée du PS à EELV puis à Renaissance) ; ou encore, les quelques mots servis par Mme la députée macroniste Luquet, avec cette insistance épuisante sur le « Melun d’abord » (je crois qu’on a compris, elle est née à Melun, elle vit à Melun, elle a travaillé à Melun, elle vise encooooore la mairie de Melun en 2026 voire 2032, etc.). Mais le clou de ce spectacle fut l’intervention tant attendue (tellement attendue) de Mme la sous-secrétaire d’État, qui a fait vibrer la corde de l’UE-qui-sauve-le-monde et de l’UE-qu’il-faut-rapprocher-des-citoyens. Sans dire que c’était ni fait ni affaires européennes, on dira poliment que, quelques minutes passé l’intervention, on avait déjà oublié quel fut le contenu et le sens de cet exposé pourtant écrit et préparé.

Là n’est pas l’essentiel. L’enjeu est, plutôt, de communier ensemble (les élu·es locaux·les de la politique meluno-melunaise, et les relais à l’entour), dans la défense morne d’une certaine vision de « la politique ». Cette politique, c’est l’apolitique : un rapport discipliné aux droits, mais aussi surtout aux DEVOIRS des citoyen·nes, qui fait insister sur l’obéissance, le respect de principe à des règles et des mots vidés de leur substance (Liberté, Égalité, Fraternité) dans la vie ordinaire. Cette apolitique refuse la politique, la polis, la cité, l’organisation du dissensus fondé en raison, sur l’agora où les citoyen·nes font montre de leur conviction et de leur commune appartenance à un ordre politique. À l’inverse, le maire l’a dit avec insistance : il n’y aura pas de politique dans cette Maison du Citoyen. Les gens qui passeront seront briefés sur les élections, leurs droits et surtout leurs DEVOIRS, mais tout cela ne sera pas investi, signifié, animé par l’idéologie, qui est la sève de la politique. Faire de l’apolitique sans la politique, pour construire un rapport de passivité, d’une politique perçue comme pur acte de consommation (je suis citoyen, je consomme le produit d’une offre politique qui correspond le mieux à mes appétences), une apolitique individuelle référée à l’arbitraire d’un jugement personnel, atomisé. Les mêmes qui valident cette vision désincarnée de la construction du lien politique se désolent du désintérêt voire du dégoût de la politique… Rien de surprenant : cela ne peut pas prendre. On rit jaune aussi quand M. Vogel et compagnie font mine de regretter la distance toujours plus abyssale entre les élu·es et les citoyen·nes. Leur camp fait tout pour dégoûter les citoyen·nes. Pas une journée sans qu’une révélation se fasse jour sur les conflits d’intérêts et les affaires borderline de membres de l’entreprise Macron (la semaine dernière, c’était le tour de Mme Pannier-Runacher, magique ministre de la Transition écologique, poste ô combien exposé pour lequel on est en droit d’exiger l’exemplarité), et la nonchalance avec laquelle ce pouvoir qui a toujours raison traite ces dossiers.

On rit jaune encore quand on voit le programme de la Maison : il paraît qu’un débat va s’engager sur la laïcité. En guise de travail pratique, les préposés en charge de l’intendance de ce service vont-ils aborder l’installation de la crèche de la Nativité dans l’enceinte de la mairie, en flagrante déviation par rapport à la loi de 1905 ? Le cas échéant, nous viendrions apporter la contradiction – invité·es ou pas. De même, si la question européenne est mise en débat en plus de la diffusion d’informations de forme sur son fonctionnement, il faudra aller au-delà de l’enchantement naïf et béat vis-à-vis de « L’Europe ». Rien ne dit que le modèle de « construction » soit désirable tel qu’il est mis en œuvre. Rien ne dit que le régime gris de l’Eurocratie de Bruxelles soit enviable. L’Europe des peuples, l’Europe populaire, sociale, réalisée non plus par des eurofonctionnaires aux compétences interchangeables, des économistes néolibéraux atterrants et des lobbyistes au service des corporations et du capitalisme globalisé, mais des citoyen·nes éclairé·es représenté·es au sein d’un Parlement dont les pouvoirs seraient affirmés et avérés : c’est pour l’instant une idée lointaine, contre-intuitive même du point de vue du fonctionnement ordinaire des institutions communautaires. De cela, on en parlera sans langue de bois ?

En bref, on l’aura compris, si l’objectif est de régénérer un certain esprit démocratique et de faire cité, eh bien nous sommes dubitatifs et sceptiques.  Nous ne l’aurions pas fait comme ça. Nous n’aurions pas organisé un événement caricatural. Nous aurions associé tou·tes les citoyen·nes, y compris celleux qui ne peuvent pas voter – nous pensons au vote des résident·es étranger·es, aux jeunes de 16 ans et plus. Nous aurions organisé des ateliers citoyens, des ateliers des lois ; nous aurions mis en place une agora, placé des livres et des brochures partout dans la Maison (là, rien sinon la déclaration de 1789 au format poster). Nous aurions évité ce créneau ridicule – un jeudi, à 11h30, comment dire. L’idéal de démocratie continue que nous portons à La France Insoumise, via notre programme L’Avenir en Commun, c’est l’antithèse de celui, affadi et exclusif, des démocrates de Renaissance. C’est l’exigence populaire d’une 6e République à fonder par une constituante pour la souveraineté populaire. En ce sens-là, une autre Maison du peuple est possible !

Cécile Prim et Arnaud Saint-Martin

Laisser un commentaire