Boycotter la coupe du monde au Qatar : une nécessité

Tous les 4 ans, des centaines de millions de spectateurs assistent au 2e événement sportif le plus regardé au monde. La coupe du monde, c’est la plus grande compétition de football, qui doit récompenser une équipe championne du monde. La prochaine se déroule à l’hiver 2022, dans le désert. Le Qatar a été choisi par vote des huiles de la FIFA pour accueillir cet événement. Mais ce dernier, très attendu d’habitude, suscite bien des contestations. Pour de nombreuses bonnes raisons, la légitimité de cette coupe « immonde » est remise en question. FIFAgate, stades climatisés à toit ouvert, une ville créée de toutes pièces, 6500 migrants morts sur les chantiers… C’est la réalité de la mise en place de cette coupe du monde au Qatar qui vient de s’ouvrir. Le dossier est si lourd et accablant que de nombreuses voix ont convergé pour boycotter. C’est aussi la position de notre mouvement, et je vais expliquer pourquoi dans les lignes qui suivent, en me basant sur des articles de presse parus notamment dans Fakir, Le Monde ou chez Blast.

Le football est un sport populaire, mais c’est aussi, hélas, une industrie capitaliste. Les joueurs sont des biens/des objets, échangés à coût de dizaines de millions d’euros, certains des centaines. Beaucoup sont transférés à contrecœur sur ce supermarché spéculatif qui avantage les gros clubs par ailleurs surendettés ; les équipes font passer leurs intérêts financiers avant les désirs des joueurs, qui servent aussi de produits d’appel en tête de gondole pour appâter les supporters clientélisés. On est loin du foot du dimanche pratiqué entre ami·es.

À la tête du football mondial se trouve la FIFA. Au moment d’attribuer l’organisation de la coupe de 2022, cette fédération était présidée par Sepp Blatter. Le 2 décembre 2010, le Qatar arrache la décision à la surprise générale, tout comme la Russie pour celle de 2018 (l’idée d’un boycott a fait pschitt pour cette édition). C’était suffisamment louche pour qu’en 2015, une enquête soit ouverte par le FBI. 14 personnes (dont 9 hauts responsables de la FIFA) ont été accusées de racket, de fraude, de corruption en rapport avec les conditions d’attribution des coupes de 2018 et de 2022. C’est le FIFAgate et le début d’un scandale qui n’a pas fini de déstabiliser l’entreprise FIFA. Selon cette enquête, plusieurs personnalités responsables de grandes instances footballistiques, parties prenantes du vote, auraient reçu des millions de dollars en pots de vin pour attribuer la coupe du monde 2022 au Qatar. Ça fait désordre.

Visuel à télécharger et à diffuser, via http://www.boycott-qatar2022.org/. Crédits : Sébastien Marchal.

Mais ça n’est pas tout. Il y a aussi l’ingérence politique. Selon Blatter, à la veille du vote pour l’attribution des coupes du monde, Nicolas Sarkozy – qui devait accueillir Tamim al-Thani, actuel émir du Qatar –, a convoqué Michel Platini, alors président de la Fédération européenne de football, pour une réunion discrète au Palais. L’ex-président de la République aurait ordonné à M. Platini de voter pour le Qatar. Le fait d’un prince qui cherchait à faire plaisir à un autre prince gavé de pétrodollars. Les dessous de cette réunion sont simples, comme l’ont révélé des enquêtes journalistiques accablantes : en échange du vote servi sur un Platoche, et de l’attribution de la coupe du monde au Qatar, le président Sarkozy aurait obtenu que l’émirat achète les droits de télévision du foot français ainsi que le club de la capitale, alors en banqueroute. L’ancien président aurait également aidé ses amis Arnaud Lagardère (en le faisant entrer au capital d’un groupe d’investissement qatari) et Sébastien Bazin (en l’aidant à vendre le PSG qui était en grande difficulté financière). Copinage, ingérence politique mafieuse et pots de vin : c’est à cela que se résume l’attribution de la coupe du monde. Mais le problème n’est pas que là. Sur le plan écologique, c’est une catastrophe.

Depuis quelques années, le dérèglement climatique et les catastrophes qui en découlent ne cessent de s’intensifier. Les dégâts environnementaux de cette coupe dépassent largement ceux des précédentes. Mais on peut toujours compter sur l’engagement de la FIFA et du ministre de l’Environnement (sic) du Qatar, qui ont promis un bilan carbone neutre de l’événement. C’est une blague de mauvais goût, car d’après les dernières prévisions de la FIFA, ce cirque émettra 3,6 millions de tonnes de CO2, un chiffre très largement sous-évalué.

La climatisation dans les stades est la goutte qui fait déborder cette vase. Lors de cette coupe, 7 stades sur les 8 qui accueilleront des matchs en sont équipés. La température moyenne sera de 20 degrés. Sachant que tous les stades sont à toit ouvert, l’énergie dépensée est ahurissante. Les organisateurs, pour se défendre contre la critique sur ce gaspillage effroyable d’énergie et cette pollution, expliquent que la climatisation sera en partie alimentée par un champ de panneau solaire. Ce projet est porté par une entreprise qui fait grand bruit en ce moment : Total Energy, qui ne cesse d’investir au Qatar. Tout cela est grotesque : le Qatar se situe dans l’une des régions les plus chaudes de la planète, ce climat n’est pas propice aux matchs de foot. La coupe se joue d’habitude en début d’été, et cette année, pour la première fois dans l’histoire, la FIFA en autorise l’organisation à l’approche de l’hiver. Que ne ferait-on pas pour quelques valises de dollars !

La construction des stades, la climatisation et la construction d’infrastructures ne sont pas ce qui émet le plus de CO2. Le Qatar attend 1,2 million de visiteurs sur l’ensemble de la compétition, soit la moitié de sa population. C’est dans ce contexte que la nouvelle ville de Lusail a été créée.

Des ouvriers se dirigent vers le site de construction du stade de Lusail qui sera construit pour la prochaine Coupe du monde de football Fifa 2022, lors d’une visite du stade à Doha, au Qatar, le 20 décembre 2019. REUTERS/Kai Pfaffenbach.

Il faut la voir pour le croire. En 2010, c’était un circuit de course. Mais avec l’attribution de la coupe, la métamorphose s’est accélérée. Lusail peut aujourd’hui accueillir 450 000 personnes. Grâce aux 45 milliards de dollars investis, elle est le symbole que le Qatar voulait afficher pour sa coupe du monde. La ville sera l’hôte des deux matchs les plus importants, à savoir le match d’ouverture et la finale.

Cependant, cette ville boursouflée ne suffit pas pour accueillir les masses de spectateurs. Nombre d’entre eux seront logés dans les pays voisins qui profiteront eux aussi de la coupe. La compagnie aérienne Qatar Airway’s a annoncé 160 vols quotidiens pour assurer les navettes. Plus d’un avion décollera toutes les 10 minutes. Bonjour l’embouteillage et le bilan carbonisé.

Les organisateurs ont beau faire croire que tout se passera dans le meilleur des mondes possibles, il se pourrait qu’il y ait des couacs. Des problèmes techniques pourraient survenir. Le match test du 9 septembre a tourné au fiasco : des supporters n’avaient plus d’eau potable, l’air conditionné ne fonctionnait pas correctement alors qu’il faisait 34 degrés, une queue de 2,5 kilomètres s’est formée à l’entrée d’une bouche de métro aux abords du stade après le match. Mais les tauliers des stades se rassurent, ils comptent bien discipliner tout le monde et parer à d’éventuels dysfonctionnements par une sécurité dans tous les compartiments du jeu. Ultra fliquée et, surveillée par les technologies les plus intrusives (des entreprises françaises en profitent…), les masses de supporters vont devoir se faire à ce débordement de contrôles.

Dernier point pour alourdir ce dossier : cette coupe du monde est un désastre humanitaire et social. Sur les chantiers du mondial, tant d’ouvriers ont souffert de conditions de travail déplorables. Entre les paies non perçues ou partiellement, les passeports confisqués, les temps de travail pouvant aller jusqu’à 14 heures par jour, 7 jours sur 7, les chaleurs excédant les 40 degrés, les conditions de vie déplorables, les logements surpeuplés et les chantiers pas assez sécurisés, qui entraîneraient nombre d’accidents, la coupe est pleine. C’est un cimetière à ciel ouvert. 6500 personnes sont mortes sur les chantiers. Ce chiffre, révélé par The Guardian, pourrait être largement sous-évalué, car il prend en compte les données des principaux pays pourvoyeurs de mains d’œuvre au Qatar, mais n’inclut pas les décès de travailleurs venus des Philippines ou du Kenya, qui comptent de nombreux ressortissants esclavagisés au Qatar. Le gouvernement qatari ne dénombre quant à lui que… 37 personnes décédées sur les chantiers. Un foutage de gueule.

On pourrait continuer l’inventaire de ces dégâts, mais aujourd’hui il est assez connu et partagé. Et c’est pour toutes ces raisons qu’il me paraît évident qu’il faut boycotter cette coupe du monde. Ses conditions d’attribution, la catastrophe écologique, le désastre humanitaire, le régime féodal, réactionnaire, sexiste, raciste, écocide du Qatar sont autant de calamités qui enjoignent à prendre position. Les amateurs de football ont de bonnes raisons d’être en colère : ils se sont fait voler cette coupe, et maintenant ils sont placés dans le choix absurde de devoir assister à cette supercherie ou de couper la télé. On imagine le dilemme – pas merci Sarkozy et les grands électeurs de la FIFA.

Mais l’espoir est là. Des VIP (Éric Cantona, Philipp Lahm, Vincent Lindon…) ainsi que beaucoup de grandes villes (Paris, Lille, Marseille, Reims…) ont pris la décision de proscrire la diffusion de matchs sur écrans géants. Une pétition circule également. Regarder la coupe du monde est tentant, j’en ai bien conscience, mais elle ne mérite pas un seul spectateur. Pour ce qui me concerne en tout cas, c’est hors de question. L’insoumission l’emportera.

Cédric Billoué, GA LFI de Melun Val-de-Seine

Image en bannière : Le stade Al-Bayt, au Nord de la capitale Doha, une des huit enceintes à accueillir des matchs. Reuters/Kai Pfaffenbach.

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