La problématique des caméras de vidéosurveillance refait souvent surface lors des séances du conseil municipal, notamment lorsque les élu·es doivent délibérer sur l’installation de nouvelles caméras. C’est à chaque fois l’occasion de rejouer le débat sur l’utilité de ces coûteux « outils » sécuritaires. Ces débats sont généralement binaires, tranchés entre « pour » et « contre », et ressassent les mêmes arguments. On s’y épuise tant c’est prévisible. J’y ai participé à plusieurs reprises depuis que je siège comme élu d’opposition, et j’ai la nette impression que nous faisons du sur-place. Vu que la majorité municipale, friande de ces technologies, n’a de cesse de brandir des chiffres et des résultats qui ne seraient pas « idéologiques », je me suis dit chiche, allons y voir de plus près : visitons donc le Centre de Supervision Urbaine installé dans le commissariat de la police municipale, dans le nord de la ville.
Marie-Liesse Dupuy, adjointe de la sécurité, de la police municipale, du stationnement, de la circulation, de la propreté urbaine et du dialogue social, et Bruno Pinard, directeur de la police municipale, m’y ont accueilli le 22 mars. Nous avons échangé durant 2 heures. Je les remercie pour ce temps de discussion. Cela nous a permis d’approfondir la question de la vidéosurveillance et de réfléchir, plus largement, les problèmes de sécurité et de tranquillité publiques. Si nous avons constaté des désaccords, à commencer par l’utilisation de la vidéosurveillance, l’échange n’en a pas moins été instructif.
Cette note en deux parties restituera à la fois ces échanges, ce que j’ai vu, et dans quelle mesure cela fait bouger nos positions. Pas de suspense : nous n’avons pas changé de perspective, bien au contraire, mais dans l’intervalle, nous avons un peu mieux compris pourquoi ces technologies sont déployées, et cette compréhension permet d’amorcer le débat, pas évident vu l’enkystement de la vidéosurveillance dans l’espace urbain, d’une rupture avec cette stratégie de « maintien » de l’ordre public hier controversée, aujourd’hui toujours plus banalisée (dans les villes de gauche comme celle de droite…). Deux étapes donc : d’abord, une brève mise en perspective de l’introduction et du déploiement de la vidéosurveillance à Melun depuis les années 90, puis, dans un prochain billet (qui intègrera des chiffres plus précis, que j’ai demandés à la majorité municipale), je réitèrerai les critiques et, sur cette base, amènerai des pistes et orientations pour esquisser une autre politique en rupture avec le tout-sécuritaire.
Surprise surprise ? La lente banalisation des caméras de vidéosurveillance à Melun
L’implantation de la vidéosurveillance est présentée comme l’aboutissement d’une lente maturation de la réponse sécuritaire. Ça ne date pas d’hier. C’est en 1993 que les premières caméras sont installées. Elles le sont dans le centre-ville, dans les zones de chalandise. Jacques Marinelli, le maire de l’époque, très implanté dans le commerce local, convaincu par avance de l’intérêt de la chose, est à l’initiative. Le dispositif est alors d’autant plus modeste que les caméras sont coûteuses. Surtout, ça n’est pas consensuel, si bien que ce premier déploiement reste marginal. La police municipale, elle, compte peu d’agents. 27 en tenue sont comptabilisés au début des années 2000 (Le Parisien, 31 mars 2003).
Les marchands politiques de peur et d’insécurité surfent sur l’ambiance anxiogène, tandis que le ministère de l’Intérieur est piloté par Nicolas Sarkozy. La police de proximité, que la gauche avait contribué à installer sous le gouvernement Jospin, est vidée de son sens : plutôt que de construire patiemment un lien de confiance entre les gardien·nes de la paix et les citoyen·nes, le mot d’ordre est de faire la chasse aux « racailles » à coup de karcher. Le pouvoir joue les gros bras et suscite l’aubaine sur le marché de la technologie de sécurisation publique, dont la vidéosurveillance. En 2008, le maire Gérard Millet veut acheter une quinzaine de caméras pour compléter les 11 installées dans le centre-ville et le mail Gaillardon. L’objectif est de quadriller de plus en plus partout où c’est supposé nécessaire : Montaigu, la place des Trois-Horloges, puis les secteurs des Mézereaux, de l’Almont, le square Ribot, le quartier Schuman et, enfin, la gare.
Les élu·es d’opposition, hier comme aujourd’hui, dénoncent cette politique. Par exemple Sabine Enjalbert, conseillère municipale socialiste : « On n’a pas d’éléments chiffrés pour juger la pertinence de cet investissement lourd d’autant qu’il y aura des frais de maintenance. Nous souhaitons travailler davantage sur la prévention, en lien avec les associations. » (Le Parisien, 21 mai 2008) En attendant, ça déploie. Il n’est pas aisé de tracer le coût de ces installations à partir des sources publiques. La majorité UMP peut compter sur la générosité de l’État pour financer. 12 caméras sont installées en 2009, pour un coût de 520 000 euros (Le Parisien, 30 mars 2009). D’autres dépenses sont votées au sein du conseil municipal : ainsi en décembre 2009, 115 726 euros doivent financer l’installation de trois caméras « pour optimiser la sécurisation des espaces publics autour du groupe scolaire des Capucins, du lycée Léonard-de-Vinci et de l’espace jeunes Vivaldi » (Le Parisien,4 décembre 2009). On notera les arguments des conseillers municipaux d’opposition, qui votent tou·tes contre (y compris Aude Luquet, l’actuelle députée MoDem, alors alliée à la gauche) : « On continue de penser que ce n’est pas un outil efficace pour lutter contre l’insécurité, commente David Bresson (Verts). Cela déplace le problème, mais ce n’est pas une façon directe de traiter sa source. » C’est, au passage, le même argument que nous mobilisons contre l’actuelle majorité menée par Louis Vogel. Déjà à l’époque, Marie-Liesse Dupuy adjointe au maire chargée de la sécurité répondait comme elle répond aujourd’hui : « C’est pour assurer la prévention devant le lycée et le collège. Des bandes arrivent régulièrement et il y a des affrontements. Il faut qu’on arrive en amont. C’est le rôle de la vidéoprotection de faire de la prévention ! » (Le Parisien, 4 décembre 2009)
On notera la subtile variation sémantique : vidéoprotection, plutôt que vidéosurveillance. Souriez, vous êtes protégé·es ! Cette rhétorique rassurante s’accompagne d’une ostentation de la culture du chiffre et de l’efficacité. À l’heure du sarkozysme triomphant, c’est la surenchère. Le 15 avril 2010 est inauguré un centre de supervision high-tech – manque plus que Jack Bauer. 23 caméras, 5 opérateurs. La mairie est soutenue par l’État, via des subventions importantes, et elle est également encouragée par la préfecture (Le Parisien, 19 avril 2010). Avec le temps, ça s’accumule. En 2011, il y 29 caméras. La police municipale compte 60 agent·es, dont 22 sont « des agents assermentés et agréés par le préfet et le procureur », 12 autres sont des agent·es de stationnement sur la voie publique (ASVP), en plus d’une vingtaine d’agent·es qui assurent la sortie des écoles, et 9 opérateurs·rices en poste au centre de vidéosurveillance (Le Parisien, 9 avril 2012). L’essentiel du travail, rapporté par Le Parisien, consiste à constater des dégradations (46 %), des vols (38 %), la lutte contre le trafic de stupéfiants (4 %).
Cela justifie la dépense aux yeux des gestionnaires de la ville. De 23 caméras en 2010, on est passé à 58 en 2019. Au dernier décompte, il y en a 91 à l’heure où j’écris (mars 2023). Cet « outil », pour reprendre l’expression de Mme Dupuy, équipe donc une police municipale qui a vu ses missions s’élargir ces dernières années. 70 agent·es sont déployé·es à Melun, et elles et ils doivent composer avec la progressive montée en puissance d’une police intercommunale qui, au début, n’avait vocation qu’à sécuriser les transports.
Touche pas à mon poste ?
Jusqu’alors logée dans le local exigu de la mairie, la police municipale dispose d’un nouvel espace, autrement plus spacieux : 400 m². En octobre 2019, ce nouveau poste est inauguré en grande pompe. Alors en campagne pour gagner les suffrages des Melunais·es aux élections de mars 2020, Louis Vogel en fait un argument de choix. Le message n’est pourtant pas si réjouissant, car ce local était auparavant occupé par la Caisse d’Allocations Familiales. En lieu et place d’un service public d’intérêt général et à caractère social, la mairie est fière d’installer sa police municipale (Le Parisien, 24 octobre 2019). C’est dans ce poste qu’est installé le Centre de Supervision Urbaine, qui se veut le nec plus ultra de la « vidéoprotection ». Le « mur d’écrans », au nombre de 64, est logé au 1er étage. S’y relaient les 11 opératrices et opérateurs, en lien direct avec les brigades qui sillonnent des endroits choisis de l’espace public.
Tout cela n’est pas visible, et on peut l’entendre. Élu municipal, je peux y avoir accès après autorisation. Le quidam qui n’a rien à se reprocher, lui, restera à distance et n’a rien à y faire. Le symbole vaut le détour : plus de CAF, mais un poste barricadé derrière une imposante clôture, « au cœur de la cité » (Le Parisien, 24 octobre 2010), mais un pacemaker qui semble battre péniblement après une greffe artificielle.
Je m’en suis rendu compte sur place. La visite fut vite expédiée, car il n’y a pas grand-chose à y voir. De ce que j’ai aperçu : espace de travail pour coordonner les brigades et les opérations, salle de repos, salle de réunion, CSU. Rien de surprenant donc : le CSU, par exemple, apparaît comme sur les photos diffusées dans les médias. La salle est d’accès restreint, les visiteurs comme moi doivent remplir un registre. L’essentiel de ces visites concernent la récupération de séquences vidéos par des officiers de la police judiciaire. Elles et ils doivent faire vite, car tout est écrasé au bout de 15 jours (le délai légal de la CNIL, c’est 30 jours). Au-delà, il faudra trouver d’autres preuves matérielles pour confondre tel ou tel suspect. Les opératrices et opérateurs scrutent donc le mur d’écrans et les écrans qu’elles et ils commandent depuis leur poste de travail. Le travail, m’a-t-on concédé, est assez épuisant : les yeux rivés aux écrans, à traquer les signaux faibles, à maintenir le niveau de vigilance, on s’use vite. Si bien que les opératrices·eurs doivent tourner tout au long de la journée. Ce jour-là, c’est jour de marché à Gaillardon. Ça ne bouge pas trop. (C’est, au passage, assez déconcertant de retrouver, projeté sur les écrans, le même milieu de vie dans lequel on évolue dans l’indifférence (ou presque) à cette surveillance. Après la visite, je n’ai pas cessé de deviner la présence des mêmes caméras dont j’ai constaté la puissance de résolution HD quelques minutes plus tôt.) Les garanties de respect de la vie privée sont techniquement contrôlées. Les immeubles d’habitation, en particulier les fenêtres, sont pixélisés automatiquement ; seules les présences sur la voirie, les places, etc. sont observables. Les télé-opératrices·eurs jonglent donc entre ces apparitions et les pixels, entre les dizaines d’écrans, zooment, dé-zooment, en continu. Moyennement enthousiasmant, sans doute pénible à la longue malgré ce que m’en dit un opérateur en uniforme. Ce n’est pas le CTU de 24h chrono.
La discussion avec Mme Dupuy et M. Pinard a permis de comprendre comment tout cela s’est inscrit dans le fonctionnement ordinaire de la police municipale. C’était dans les grandes lignes, mais j’ai saisi les arguments, les raisons invoquées, les questionnements aussi. L’essentiel de la justification réside dans le constat de « l’efficacité » des caméras. Ce constat s’autorise de chiffres produits en interne, à prendre ou à laisser. Il s’appuie aussi sur la fréquentation soutenue des officiers de la PJ, de la police nationale, de besoins exprimés donc, mais encore sur l’injonction à développer ce type de technologie qui est faite par la puissance publique depuis les années 2000. C’est engagé ainsi et tout va pour le mieux. Et on se veut rassurant, responsable : non, il n’y a jamais eu et n’y aura jamais de « Big Brother » à Melun (le mot revient souvent, signe d’un embarras résiduel) ; hors de question de quadriller tout l’espace (juste les sites perçus comme stratégiques) ; il y a beaucoup plus de caméras dans d’autres villes comparables (300 à Meaux, on ne joue pas dans la même cour) ; la surveillance algorithmique (détection automatisée des mouvements « suspects » par l’entraînement d’algorithmes de traitement), testée à marche forcée à l’approche des JO de Paris en 2024 après un débat tendu à l’Assemblée nationale, n’est pas les plans (ça coûterait beaucoup trop cher de toute façon) ; la reconnaissance faciale, courante en Chine, serait une dérive inacceptable. On serait loin de l’industrie de la surveillance panoptique : un artisanat local, modeste, au service des Melunais·es, et sans doute pas un outil de contrôle social répressif. « Ce n’est pas à 65 ans que Louis Vogel va commencer une carrière de dictateur… », rassurait le cabinet du maire en novembre 2020. Pourtant, lentement mais hélas sûrement, ces technologies sont promues dans le débat public. Encore récemment, deux députés LR et Renaissance ont ainsi plaidé pour un usage prudent et encadré de la reconnaissance faciale, qui pourrait ouvrir la brèche. Une fois que c’est testé et approuvé, il n’est plus qu’à emboîter le pas…
En résumé : le déploiement est bientôt terminé, en incluant de nouvelles caméras à installer partout où des résidences sortent de terre et qu’il faudrait « vidéo-protéger » (du côté de « Woodi » par exemple), sans parler des futurs aménagements du Tzen. 100 caméras étaient encore annoncées pour 2021, en marge d’un conseil municipal de novembre 2020 qui réitéra les mêmes clivages sur le sujet. Après la surenchère, ce serait la promesse d’un maintien responsable et sobre de cette infrastructure. On en est là.
Dans le prochain épisode : on rappellera et actualisera les arguments « contre », et sur ce fonds-là, on pourra esquisser une autre vision hors caméra.
Arnaud Saint-Martin
Image an bandeau : mur d’écrans du CSU, 2022 (crédits : mairie de Melun).


