L’escale melunaise de Louis Vogel

C’est fou comme certaines trajectoires sont prévisibles en politique. On l’a vu venir depuis le début : depuis cet improbable mais efficace « ticket » avec Gérard Millet, lors de la campagne municipale de 2014 qui visait à sauver ce qu’il restait de droite croulante, épuisée par des décennies aux affaires. Avec toutes les cartes en mains et un sens aigu du placement, Louis Vogel, maire de Melun, président de l’Agglo, conseiller régional, etc., se lance donc dans une nouvelle campagne (désespérée ?) sénatoriale qui le conduirait, en cas de victoire, à occuper un fauteuil confortable au Palais du Luxembourg. Tout le monde ou presque le savait, la rumeur bruissait dans les couloirs depuis des mois, chacun tenait les paris (c’est la politique PMU), et c’est à présent une nouvelle de PQR à commenter dans la torpeur estivale.

Fait c’est fait, et dit c’est dit : M. Vogel entend passer à autre chose. Melun, c’est loin mais c’est beau. Le storytelling de cette exfiltration se veut accrocheur : il est « le candidat de la Seine-et-Marne » (dixit sa profession de foi) qui saurait faire la jonction entre le monde lointain et vieillot de la politique sénatoriale et l’ancrage « concret », au ras du sol, d’une collectivité territoriale qu’il a administrée comme d’autres gèrent des comptes en banque ou des assurances. Il joue à fond la carte de l’élu « de terrain » et d’expérience, consensuel et rassembleur, sans étiquette (enfin quand ça l’arrange), qui parlera vrai entre deux ballons de rouge millésimé à la cantine du Sénat. Il joue aussi la carte du passage de relai : après trois mandats, à 76 ans, Colette Mélot – dont on serait bien en peine de dresser un bilan de son action – entend lui refiler le fauteuil qu’elle chauffe jusqu’en septembre, avec l’aide de son époux M. Mellier – que l’on voit sur les photos de propagande. Enfin la retraite dorée !

Sait-on jamais : c’est peut-être la bonne, cette fois, après tant d’investissement pour se trouver un débouché de prestige (députation, recherche d’un maroquin ministériel, etc.). Paris, enfin. Bien sûr, de fait, le lien ne serait pas rompu avec Melun. Dépôts de gerbes à l’occasion des rites républicains, inaugurations clinquantes, cérémonies diverses et variées de la popol locale : les détours par la ville-préfecture ne manqueront pas. Ils ne manqueront pas parce que le futur sénateur serait encore comptable de ses décisions et actions passées (il y aurait beaucoup à dire, mais gardons cela pour plus tard).

En attendant, le coût de ces gesticulations est énorme. Il faudrait retrouver toutes ces marques d’affection à l’endroit de Melun, énoncées la main sur le cœur, vibrant de sincérité… Melun, ce ne fut qu’une étape, une escale même, et à présent, il vaudrait mieux enchaîner ailleurs, chez soi parce que ça va un temps. Allez donner goût à la politique dans ces conditions. Allez convaincre les électrices et électeurs d’y croire à nouveau, d’y croire tout court : elles et ils auront raison de renvoyer à tou·tes les candidat·es du monde politique (nous compris) que c’est un jeu de dupes grand-guignolesque. On peut toujours inventer des gadgets (« La maison du citoyen et de l’Europe ») ou s’épuiser dans une com’ qui verse dans le culte de la personnalité (lisez donc le Melun mag) : non seulement ça ne fera pas illusion, mais en plus cela entretiendra ce délitement de la chose publique. On n’y croit plus.

À la rigueur, peu importe au stade où il en est : cette élection de « grands électeurs » le 24 septembre prochain, c’est une élection très indirecte, sans le peuple. On parle entre gens de bonne compagnie déjà dans le circuit, aux affaires ; c’est autrement plus confortable que les campagnes où il faut surjouer la proximité de l’élu-de-terrain et à chaque fois repartir de zéro en expliquant les enjeux à des gens qui ont par ailleurs de très bonnes raisons d’être indifférents à ce manège électoral. La campagne des sénatoriales, c’est quand même autre chose : on sait se tenir, c’est poli, c’est l’assurance d’une compétition sans vagues ni intérêt, dans l’indifférence générale. Et à la fin, si ça passe, au bout du tunnel melunais : l’institution la plus épuisée de la Ve République, l’antre de tous les conservatismes, dont l’actuel président Larcher est l’incarnation la plus désuète.

Élu ric-rac en 2020 en nombre de voix, le maire-président-conseiller régional-chevalier du brie avance ses pions dans un champ de ruines. Et ses ambitions personnelles de dicter l’agenda : imaginez d’ores et déjà le jeu de chamboule-tout (de massacre ?) dans les arènes municipales et communautaires. Il va falloir réinvestir la place, avec des élu·es qui, pour certain·es qui ne s’en cachent pas, rêvent de monter en grade, dans la perspective de 2026. 2023 comme échauffement, comme revue des forces et ambitions en place. Si d’aventure M. Vogel l’emportait lors du scrutin du 24 septembre, ce qui est très loin d’être dit (ça ne serait pas la première déconvenue), alors il faudrait voter à nouveau pour recomposer des équilibres. Il resterait encore 3 ans de mandat au nouveau/à la nouvelle maire pour poser son autorité, s’inscrire dans la continuité mais pas complètement, pour faire entendre sa petite musique, préparer la construction d’une offre politique post-« Melun pour vous ». Cela s’annoncerait fastidieux par avance. D’autant plus que ce serait le grand turn-over dans ce qu’il resterait de majorité. On n’en est pas là. D’ici à ces échéances, nous resterons sur le qui-vive : ça risque de tanguer.

Arnaud Saint-Martin

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