Vis ma vie de « grand électeur »

Hier soir a eu lieu la désignation des délégué·es pour les élections sénatoriales. C’était en salle du conseil, à la mairie. Ce fut un moment d’intense perplexité, d’incrédulité aussi. L’événement était retransmis en direct et a suscité un enthousiasme évident : au plus fort de cette séance, 9 connecté·es sur la chaîne YouTube de la ville.

Les groupes formés au sein du Conseil municipal étaient ainsi invités à constituer des listes de noms pour les suppléances et les délégué·es supplémentaires. 14 à désigner parmi ces dernier·es, car Melun, ville de plus de 30 000 habitant·es, peut prétendre à cette réserve de voix en rab. Chaque groupe de gauche ayant produit sa liste, on ne pouvait prétendre contribuer à cette mascarade. Zéro délégué supplémentaire. Tant pis. Les LR, eux, en ont obtenu 1. Il faut saluer au passage un sens certain de l’humour (de droite) : la liste s’appelait « Horizon dégagé » (Horizons, c’est le nom du micro-parti d’Édouard Philippe, dont l’actuel maire Louis Vogel est un membre éminent) ! On aura remarqué une absence aussi : la députée Luquet, qui avait peut-être piscine ce soir-là, ainsi que trois autres membres de la majorité qui lui sont acquis, ont boudé ce grand-moment-de-démocratie. Pas de pouvoir confié, 4 voix en moins pour le groupe de M. Vogel, qui avait l’air contrarié. Il y a scission dans le groupe, qui vit bien visiblement. Enfin, s’agissant de la liste de la majorité, qui a emporté le maximum de délégué·es, c’est la confirmation d’un nouveau cycle. Dans les trois premiers noms, Gérard Millet (ancien maire, 84 ans), Renée Wojeik (ancienne adjointe, 75 ans), Jacques Marinelli (ancien maire, 97 ans)… Il faut croire que c’est dur de décrocher.

Henri Mellier, adjoint en charge des élections et époux de la sénatrice Colette Mélot qui ne se représente pas, assurait l’animation de ce Loto municipal, avec son sérieux habituel. J’avais préparé une petite intervention sur les enjeux de ce scrutin, mais ça n’a servi à rien : pas de débat, pas d’intervention à prévoir. On vote, on la ferme, point barre.

C’est la première fois que je suis « grand électeur ». C’est déconcertant pour tout dire. La simple idée d’être érigé en « grand électeur », dont la voix est admissible par le simple fait que je suis élu municipal, « grand » donc : tout ça interroge. C’est un scrutin sans peuple, une représentation lointaine par délégation élastique. La légitimité des sénateurices qui seront élus repose pour l’essentiel sur les grands électeurs élus dans le contexte très problématique des élections municipales de 2020. On s rappelle du contexte : le chiffre effroyablement bas de la participation, le vertige d’un scrutin à l’épreuve d’une crise pandémique sans précédents, le vote confiné et la démocratie en gestes barrières. Tout sort de là. 22,92 % de participation aux second tour des municipales, 2081 voix pour la majorité sur 18 423 inscrits d’une ville qui compte plus de 40 000 habitants. Donc, une majorité municipale de 33 élus appelée à gouverner la ville sur la base d’un score rikiki. C’est d’ailleurs idem pour ce qui concerne les oppositions, dont les scores étaient également au ras du sol : personne ne peut parader sur les ruines de ce régime représentatif.

Pour autant, nous avons dû composer avec ce scrutin. Cette nouvelle campagne semble bien partie pour M. Vogel, dont la rumeur de la candidature bruisse depuis des semaines… Vu la configuration, ça ne peut pas ne pas marcher. Cette fois, ce serait la bonne, et au revoir Melun ! Pour lui comme pour d’autres qui tiennent les boutiques, tiennent les classeurs Excel, thésaurisent sur les voix. C’est, de ce point de vue, une élection idéale, car elle se réalise sans assentiment populaire, dans l’indifférence générale : c’est une affaire de pros, de « grands électeurs » bien triés – notamment les maires – à qui on promet monts et merveilles.

On ne sait pas grand-chose de ce que fait un sénateur, les bilans des mandats sont très rares, et il n’est qu’à considérer les trois mandats de Mme Colette Mélot pour s’en convaincre : 18 ans dans une absolue discrétion. Quelles lois passées ? Quels combats ? Quelles victoires ? On n’en sait rien. De ce scrutin, de ce mandat, nous sommes spectateurs lointains, tenus à distance. Nous, c’est-à-dire l’essentiel des citoyennes et citoyens qui ignorent de quoi le Sénat est le nom ; nous, c’est-à-dire, plus spécifiquement encore, le groupe d’opposition Union Populaire de Melun, qui s’emploie à représenter un mouvement politique qui, au premier tour des élections présidentielles par la candidature de Jean-Luc Mélenchon, a réalisé un score de 38 % dans notre ville – loin, très loin devant l’actuelle minorité présidentielle reconduite sur un malentendu et le chantage du front républicain contre l’extrême droite. Ce scrutin souligne, au total, un fait massif : la 5e République est à bout de souffle. Le Sénat, c’en est la caricature surannée, l’approfondissement d’un processus de dépossession démocratique, et pour l’heure, nous n’avons d’autre choix que de jouer le jeu – ce que nous ferons quoi qu’il arrive, car nous respectons les institutions, malgré leur faible légitimité politique et l’inconfort de la position bancale de « grand électeur ».

Arnaud Saint-Martin

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