Rentrée scolaire sous tension à Melun : compte rendu de visite dans les écoles publiques de la ville

Lundi 4 septembre, partout en France, c’était la rentrée des classes. Comme chaque année, le pouvoir macroniste fait émerger une polémique ridicule. Cette année, c’était le port de l’abaya, polémique bien utile pour masquer les dégâts de sa politique austéritaire et inique, donner quelques gages à l’extrême droite et diviser le peuple en stigmatisant les jeunes femmes et plus particulièrement les jeunes femmes musulmanes. Pendant ce temps-là, les problèmes s’accumulent : les professeurs manquent à l’appel (forcément, la profession est détruite par l’action des gouvernements macronistes, de Blanquer à Attal, en passant par Ndiaye – déjà recasé ailleurs -, avec comme dernières pierres jetées une pseudo revalorisation des traitements, des « job datings », la casse de la formation, l’augmentation de la contractualisation, etc.), les moyens matériels font défaut pour l’école publique (les fournitures scolaires, dont le coût augmente, ça coûte un « pognon de dingue » n’est-ce pas, donc les familles devront se débrouiller), les places manquent pour les élèves en situation de handicap (pas assez de postes d’AESH), des milliers d’enfants ne sont pas bien ou pas du tout scolarisés (environ 100 000 en 2022, parmi lesquels 2000 enfants à la rue)… Tout cela est indigne. Le système scolaire est en ruine et il n’a jamais été aussi urgent d’accélérer sa reconstruction dans le sens de l’égalité et de l’émancipation, et de le faire dans l’intérêt supérieur des enfants (voir les mesures contenues dans le plan d’urgence du Groupe parlementaire LFI, publié en cette rentrée 2023).

Le contexte national n’incite pas à la sérénité. À Melun tout autant qu’ailleurs, ces inquiétudes dominent également les esprits – notamment parce que la ville est gérée par une équipe macroniste à l’unisson du gouvernement. Ce que nous attesterons dans ce compte rendu non exhaustif et sélectif, qui fera ressortir plusieurs éléments après une visite de quasiment toutes les écoles publiques de la ville.

Mon école va craquer

Commençons par un point critique : les effectifs. 5068 élèves sont scolarisés selon les données de la Direction de l’Education de la ville : 2046 en maternelles (84, classes, + 1,58 % par rapport à l’année dernière), 3022 en élémentaires (120 classes, + 4,35 %). Alors que la baisse des effectifs s’observe au niveau national, la tendance est donc à la hausse à Melun. Rien de surprenant pour quiconque constate la prolifération des opérations immobilières dans la ville : la cité est en passe de craquer, ainsi que ses écoles. Lors de la conférence de presse à laquelle nous avons participé en fin de journée, M. Henri Mellier, adjoint en charge de l’Éducation et du Civisme, de la Petite Enfance, des Centres de Loisirs, du Protocole et des Élections et du Dialogue social au sein du personnel communal (excusez du peu), a expliqué en substance que c’est une suite logique du schéma de développement de la ville : « “On a passé la barre record de 5 000 élèves sur la commune”. [L’élu] souligne que Melun se prépare à accueillir davantage d’habitants dans les années à venir : “On pense atteindre 47 000 habitants d’ici à la fin de ce mandat et l’objectif est d’atteindre 55 000 habitants pendant le mandat suivant.” » (« Changements, travaux et record : une rentrée scolaire positive et une inquiétude », La République de Seine-et-Marne, 11 septembre 2023). Cela nous a surpris, car jamais nous n’avions évoqué cette évolution significative en conseil municipal, nous l’avons fait répéter pour que ce soit bien officiel : M. Mellier, probable premier adjoint de la ville en cas de départ de M. Vogel (qui n’était présent qu’en début de journée, quand les flashs crépitaient), a confirmé. Melun, c’est 42489 habitants en 2023 (chiffres sourcés via ville-data, à recouper avec les données du prochain recensement). Près de 5000 de plus d’ici à la fin du mandat en 2026 (3 ans seulement), et toujours plus encore si cette majorité est reconduite (c’est loin d’être gagné, et fort heureusement). On laisse chacun se faire une idée des problèmes que cette sur-augmentation pourrait provoquer, ne serait-ce que l’accès rendu plus difficile aux services publics élémentaires (écoles, transports, etc.). Face au déclin d’une ville préfecture moyenne, qu’il serait possible de relever autrement, la majorité macroniste opte donc pour la fuite en avant : toujours plus de résidences, de quartiers, de béton, dans l’espoir de faire entrer des recettes (des nouveaux habitants, notamment primo-accédants, c’est la promesse de taxes perçues et d’une activité économique en croissance), mais c’est aussi toujours plus d’investissements lourds à prévoir pour que ces nouveaux habitants s’acclimatent convenablement dans la ville. On passera sur ce débat, à poser encore les mois à venir quand le vote du nouveau PLU sera délibéré au sein du conseil municipal : il est clair, en tout cas, que cette politique de destruction créatrice agressive a des conséquences immédiatement visibles sur le quotidien des Melunais·es, et il faudra envisager les effets pas toujours maîtrisés ni désirables de ces transformations à marche forcée (envisager très pratiquement, si en 2026, une alternance politique survient et qu’une nouvelle majorité devra composer avec cet existant, et stopper cette urbanisation à tout crin et destructrice de nos milieux de vie).

M. le maire, pressé et la tête ailleurs.

À la surpopulation s’ajoute le problème des conditions d’enseignement et donc d’apprentissage, rendues plus difficiles de fait. Il faut souligner à cet égard le scandale de l’école dite inclusive. Le ministère de l’Éducation nationale promet une « École inclusive vis[ant] à assurer une scolarisation de qualité pour tous les élèves de la maternelle au lycée par la prise en compte de leurs singularités et de leurs besoins éducatifs particuliers ». Cependant, dans toutes les écoles que nous avons visitées, le nombre d’accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH) est inférieur au nombre d’enfants nécessitant leur accompagnement, malgré une demande à la rentrée 2022 de la défenseuse des droits demandant à l’État de revoir sa copie. À Melun comme ailleurs, la rentrée voit dès les premiers jours se mettre en place un accompagnement partiel et décousu avec des enfants se partageant un·e AESH parfois à 5, alors que certain·es en exigent un·e à temps complet. À ces enfants s’ajoutent les enfants en attente d’un dossier MDPH (maison départementale des personnes handicapées), donc d’une affectation en IME (Instituts Médico-Éducatifs), ULIS (Unité localisée pour l’inclusion scolaire) ou d’une dotation d’AESH. En moyenne, pour l’obtention d’un·e AESH, il faut compter deux ans. Pour un déplacement vers un enseignement plus spécialisé, cela peut durer jusqu’à 5 ans. Cette situation est ingérable et inhumaine pour les enfants concernés, leurs familles ainsi que pour la classe enjointe à faire avec. L’enseignant doit trop souvent s’organiser seul, avec parfois 30 élèves par classe, des niveaux très hétérogènes, des enfants allophones (ne parlant pas notre langue) et des enfants porteurs de handicap. L’État, malgré l’affichage de sa politique d’inclusivité, a rogné sur le budget, mais à quel prix. Sur cette question d’intérêt général, il faudrait impulser une mobilisation conséquente en direction du ministère : lui faire comprendre que l’inclusion est un beau projet, mais qu’il convient de le financer à sa mesure.

Une inquiétante fragilisation des classes moyennes et populaires

On le sait de façon claire maintenant par le biais des statistiques ministérielles, les écoles publiques melunaises sont majoritairement fréquentées par les classes moyennes et populaires. Les familles bourgeoises et aisées, elles, scolarisent, dans les écoles privées – qui se gavent partout en France. L’exemple de Melun est tristement banal et en même très emblématique de ce point de vue. Cela se déroule dans une certaine indifférence, la majorité de la population ignorant cet état de fait pour x raisons (c’est d’ailleurs significatif de constater que la stupeur et le scandale qui saisissent les personnes à qui on rappelle ce constat : c’est un univers parallèle étrange pour tant de gens pour qui l’école est d’abord publique par principe). Pour vivre heureux vivons cachés : ce système perdure aussi parce que la mairie ne fait aucun effort pour rendre visible le fonctionnement de ces écoles privées sous contrat. Lors du débriefing à la mairie, nous avons souligné qu’il n’est pas normal que la tournée dans les écoles ne marque pas l’arrêt dans les établissements privés Jeanne d’Arc et Sainte-Marie, lesquels bénéficient pourtant de subventions municipales (en conformité avec une loi très discutable) à hauteur de 338 000 euros pour l’année 2022-2023. L’année prochaine, espérons-le, des escales seront organisées dans ces structures.

Nous ne noircirons pas le tableau exagérément, mais tout de même : Melun est une ville fragile, où la pauvreté est encore très présente – le taux de pauvreté de 25 % y est le plus élevé en Seine-et-Marne. La politique pro-bétonnage et de gentrification de la mairie n’est pas près d’inverser la tendance, qui vient de loin. Les associations comme le Secours Populaire tirent (encore) la sonnette d’alarme : la précarité augmente, le nombre de personnes ayant recours à l’aide alimentaire va croissant. L’inflation tue le pouvoir d’achat des classes populaires. (C’est la raison pour laquelle nos Groupes d’Action ont organisé une collecte de fournitures pour le Secours Populaire à la veille de la rentrée.) Or c’est dans ce contexte de précarisation des conditions d’existence des plus démunis que la majorité municipale trouve bon de rogner dans les dépenses. La cantine, on le sait, sous couvert d’un recalcul « plus juste » que nous n’approuvons pas (nous sommes pour la gratuité pour toutes et tous, et une municipalisation du service, hélas toujours privatisé) a augmenté pour nombre de familles melunaises (Elior s’en régale). Les tarifs des études surveillées et dirigées ont augmenté également, et à cela il faut ajouter que les services périscolaires sont d’ores et déjà encombrés (les places en centres de loisirs se raréfient, laissant sur le carreau les familles obligées de s’organiser autrement, comme elles ont dû le faire l’été dernier après la fermeture des centres sociaux).

Cour de l’école élémentaire Pasteur.

Il paraît que l’éducation est une priorité de la majorité. Si l’on enlève le coût des énormes investissements dans la construction de nouveaux établissements (Denis Mukwege à l’écoquartier, rénovation du Groupe Decourbe pour absorber les arrivées liées au nouveau quartier « Central Nature » et autres dans les environs), ou les ceux alloués aux transports scolaires (en vue notamment du ballotage des enfants dans la ville pour rejoindre les cantines dispersées), les crédits affectés sont modiques : par exemple, 4,52 euros par élève pour l’équipement en livres de bibliothèque scolaire, et 22,87 pour les manuels (on est au centime près).

La ville s’est paupérisée, et cela concerne tous les quartiers de la ville. Dans le centre, les écoles Gabriel Leroy, Cassagne ainsi que la maternelle et l’élémentaire Pasteur voient leur population s’appauvrir chaque année. Toujours dans le centre-ville, les marchands de sommeil prospèrent, les habitats indignes sont loués à des familles en détresse. Les Indices de Position Sociale publiés par le ministère de l’Éducation nationale révèlent ces inégalités sociales et ségrégations ancrées dans le territoire. Les écoles de ces quartiers devraient être classées REP depuis quelques années maintenant. Une école classée REP propose des classes à petit effectif et dispose de budgets et d’aides supplémentaires. Le contraire de ce que nous avons observé : dans nos écoles, les effectifs des classes montent souvent à 30 élèves, dont en moyenne 2 en situation de handicap, entre 1 et 3 allophones par classe (le taux explose en maternelles, qui ne disposent d’aucune aide pour apprendre le français avant le CP), des enfants malnutris, et des niveaux de plus en plus hétérogènes. Déjà que c’est compliqué de faire classe, mais alors dans ces conditions, c’est forcément la lutte dans les classes – et la lutte des classes pour tout dire. En outre, il faut souligner qu’à Melun, nous ne disposons plus que d’un·e psychologue scolaire, d’aucun médecin ni de maitre E (personne-ressource aidant les équipes « à mieux comprendre et prévenir les difficultés d’apprentissage d’un élève »). La ville ne propose pas non plus de bilan de santé en grande section, et certaines détections (vue, audition, motricité), notamment chez les plus précaires et dans le désert médical melunais, se font beaucoup trop tard.

Des infrastructures pas toujours à la hauteur

La rentrée s’est déroulée dans une atmosphère suffocante. C’était la canicule, et au moment où nous écrivons, il fait encore très chaud. Quand bien même tout le monde essayait de faire bonne figure, le constat s’est imposé : il est très difficile de travailler dans ces conditions, et dans certaines écoles c’était tout simplement impossible. Des établissements sont encore très mal adaptés : de vraies fournaises ! Les thermomètres ont affiché des températures records pour un mois de septembre. Les enfants et les personnels devaient se remettre au travail par 35 degrés. Dans les classes les plus exposées, les enfants et les enseignant·es ont suffoqué. Il aura fallu s’organiser pour affronter la canicule, par l’apport d’eau et des classes improvisées à l’ombre dans la cour. C’est d’autant plus saisissant, et choquant, que ce n’est pas le premier épisode que nous connaissons : début juillet 2019, les classes ont été fermées car c’était prévisiblement insoutenable. Cela rend, en tout cas, nécessaire la mise au point d’un plan canicule rigoureux et adapté à ces services.

Il y a lieu de se réjouir que certains équipements aient été rénovés. C’est le cas, notamment, des salles de classe de l’école Jean Bonis, plus les toilettes. Cela dit, que la majorité s’en vante à ce point pose question : il était bien temps que ces salles et équipements soient à la hauteur ! C’est bien normal que les enfants soient scolarisés dans des conditions acceptables. On est ravis que les élèves aujourd’hui scolarisés découvrent à présent ces nouveaux espaces, mais combien d’enfants n’auront pas eu cette « chance » ? Sur ce point comme sur tant d’autres, l’équipe majoritaire devrait faire profil bas et la jouer plus modeste. D’autant plus qu’il faut regarder de près également l’effort de rénovation. Dans l’école Mukwege inaugurée en grande pompe l’année dernière, établissement à la pointe de la certification écologique, des infiltrations ont été observées. Cette malfaçon due à l’une des entreprises impliquées est en principe réparée, mais on s’interroge quant à la durabilité de cette école.

L’école Pasteur, passoire thermique pour encore quelque temps.

Nous avons rappelé dans nos dernière tribune estivale du Melun Mag qu’il est nécessaire de planifier la ville à ce que le secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres a justement appelé l’ère de « l’ébullition climatique ». La mairie doit être à l’initiative, pionnière et volontaire, au-delà des grands discours incantatoires et des plantages d’arbres cosmétiques. Cela passe, notamment, par une rénovation thermique globale des établissements publics, dont les écoles (on ne reviendra pas sur l’épreuve de la canicule, et le froid l’hiver qui impose aux enfants de garder leur manteau dans des salles congelées). Cela passe aussi par une reconstruction générale de ces milieux de vie, par le biais notamment d’une végétalisation des cours de récréation. Si dans certaines cours c’est déjà bien esquissé, avec en plus inclusion de poulaillers et de jardins potagers, dans certaines cours c’est l’ambiance carcérale qui domine : pas un arbre, du béton, du gris. On peut mieux faire, on doit mieux faire, et ce n’est pas l’envie qui manque parmi les services techniques, qui seraient ravis d’expérimenter en la matière – encore faut-il leur en donner les moyens. Sur ce dossier comme sur tant d’autres, il faut s’inspirer des expériences probantes accumulées ailleurs, par exemple dans les écoles à Bordeaux.

Des personnels dans les écoles et des parents qui composent, bon an mal an

Faire la tournée en compagnie des élu·es de la majorité, en notre qualité d’élu·es de l’opposition (les seul·es présent·es cette fois), c’est tout de même une drôle d’expérience. On se trouve là à subir le festival d’autocongratulation des élu·es en poste, ravi·es de constater que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Le maire, très pressé en ce jour de rentrée, a très visiblement l’esprit ailleurs (ah les sénatoriales !). M. Mellier, lui, fait bonne figure et aura consigné les rares doléances et remarques des directrices et directeurs d’école, qui ont intérêt à être polis et reconnaissants en conséquence, au fil de ces visites au pas de course dont l’essentiel de la conversation tournait autour de la comptabilité des effectifs pour anticiper ou non des fermetures de classes. Au-delà de ce bilan sur les engagements discutables de la Mairie et les actions mortifères d’un gouvernement radicalisé (que la majorité soutient), nous ne pouvons que marquer notre admiration pour les personnels de l’Éducation nationale, les ATSEM, les AESH et les agent·es de la ville qui tiennent la barque de nos écoles publiques tant bien que mal, avec générosité et sens du devoir. C’était frappant de constater que l’énergie ne manque pas ; que les personnels enseignants, en dépit de l’épuisement, essaient encore de trouver des marges d’action et des idées pour sortir de l’ornière et réaliser le projet de l’école de la République. Ce sont des communautés qui se structurent et se soudent dans l’expérience scolaire, des amitiés qui se tissent et se pérennisent dans le temps, des histoires de vie qui se déploient entre les cours et les salles de classes. Mais nous comprenons tout aussi bien celles et ceux qui, usé·es par l’affaissement de l’école publique, abandonnent et se laissent gagner par le sentiment d’impuissance. En témoignent un turn-over impressionnant dans les équipes (8 enseignants sur douze dans une de nos écoles sont nouveaux et fraîchement diplômés : courage à elles et eux) ainsi qu’une augmentation des postes non pourvus (confer les AESH), pourtant tellement indispensables au fonctionnement des écoles. Néanmoins, on ne résoudra jamais à un tel délitement : nous devons continuer à nous mobiliser pour une école libre, gratuite et émancipatrice.

Cécile Prim & Arnaud Saint-Martin

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